Sukhothaï, la poétique

« Aube du bonheur, au-be du bon-heur », je laisse échapper ces trois mots dans un léger murmure comme si je prononçais une formule magique interdite. Poétique et harmonieuse, elle aurait pu trouver sa place dans l’un des nombreux sonnets de Rimbaud. Seulement voilà, une civilisation bien plus ancienne l’avait déjà faite sienne pour nommer ce que l’on considère être aujourd’hui le tout premier royaume thaï. Fondé en 1240 par le roi Intradit, suite à sa victoire sur les Khmers, l’empire de Sukhothaï allait jouir d’une prospérité inégalée jusqu’à la fin du XIVe siècle avant d’être annexé à la célèbre cité Ayutthaya. L’art de Sukhothaï, mêlant avec brio influences khmères, mônes, cinghalaises et hindoues, connaîtra son apogée durant le règne de Ram Khamhaeng (1275-1317).

Sukhothai_ThailandUn matin bienheureux

Il est deux heures du matin, nous nous trouvons dans un bus qui nous mène progressivement vers le parc historique de Sukhothaï. Classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, on dit que le site qui s’étend sur 70km est d’une beauté à couper le souffle. Je ne parviens pas à trouver le sommeil. Serait-ce à cause du touriste chinois assis à côté de moi qui ronfle dans un mauvais tempo depuis le début du trajet ? Ou bien à cause de la température ambiante glaciale qui semble avoir plongé la moitié des passagers dans le fin fond des eaux arctiques ? (Les thaïs ont une passion mystérieuse pour la climatisation). Non, rien de tout cela. En réalité, j’ai les yeux qui pétillent et le cœur qui fait des loopings car je trépigne d’impatience de découvrir les ruines de « l’aube du bonheur ». Il parait qu’elles sont bien conservées et que l’on y croise peu de visiteurs. Et je dois vous faire une confidence: j’ai un faible pour les ruines. Chapeau vissé sur la tête, truelle et spatule en main, j’ai l’impression que je vais me transformer à tout moment en Sydney Fox l’aventurière, prête à explorer les plus grands sites archéologiques du globe. Pourtant, je n’y connais strictement rien en vieilles pierres et on ne peut pas dire que j’excellais en histoire à l’école. Mais je n’y peux rien, c’est plus fort que moi. Les ruines et autres vestiges, témoins d’un autre temps, parlent à mon imaginaire de grande romantique.Sukhothaï_ThailandeDeux heures plus tard, nous débarquons à une dizaine de kilomètres du site historique, dans ce qu’ils appellent la « nouvelle ville » et dans ce qui semble être la gare routière la plus déserte de l’histoire. Il fait nuit noire et le seul rayon lumineux qui parvient à nous éclairer provient des néons d’un hôtel alentour. On se croirait dans un mauvais remake de film d’horreur où une meute de chiens peu commode jouerait le rôle du « tueur en série ». Pas franchement rassurée, je m’agrippe à mon cher et tendre telle une liane à son arbre. Nous avançons à tâtons à la recherche de notre Guest house que nous trouverons quelques minutes plus tard. Notre chambre n’est pas prête et nous devons attendre le lever du jour avant de pouvoir rejoindre la ville. Assis sur un bout de banc, les jambes encore un peu tremblantes, nous assistons alors à un joyeux spectacle: des prostituées dévalent les étages dans un fou rire général. Elles entrent et repartent aux bras d’inconnus d’un pas nonchalant. Un charmant bordel, en somme. Bonjour « l’aube du bonheur », tu t’es bien moquée de moi. J’aurais pourtant du me méfier, en version originale, « Sukhothaï », tu m’évoquais bien plus une prise de karaté qu’un doux matin champêtre !Wat_Mahathat_SukhothaiEt puis comme souvent en voyage, le destin peut opérer un virage à 90 degrés en une fraction de secondes. Joufflue et les yeux rieurs, comme tout droit sortie d’un roman de Romain Gary, la gérante des lieux a fait son apparition miraculeuse. Devinant notre malaise, elle nous proposa de nous reposer quelques heures dans sa petite loge. Un matelas posé à même le sol et une couverture ont suffit à faire redescendre ma tension et à ramener à son rythme normal le palpitant de mon cœur. Nous tombons immédiatement dans un profond sommeil. Trois heures plus tard, le chant du coq de la maison nous réveille en fanfares et nous fait sortir de notre petit nid douillet. Dehors, nous découvrons un tout autre décor: le lieu est coloré et chaleureux à lumière du jour.New_Sukhothai_ThailandC’est avec le sourire suspendu aux lèvres que nous grimpons dans un sangthew, une sorte de grand tuk-tuk collectif, pour nous rendre au site historique. Une vieille dame toute frêle monte à bord, chargée comme une mule de sacs de provisions en tout genre. Je suis fascinée par l’agilité de cette femme qui s’installe, avec un naturel déconcertant, en tailleur sur une fine planche de bois. Nous échangeons des regards et des sourires complices, moyens de communication universels qui remplacent les mots que nous ne partageons pas. Arrivée à destination, nous l’aidons à quitter le véhicule. Probablement reconnaissante de notre aide, elle coupe rapidement une généreuse grappe de bananes qu’elle me jette dans les mains. Avant que je n’ai le temps de la remercier, là voilà arrivée de l’autre côté de la rue. Au loin, elle nous salue et je crois entendre son rire malicieux. Ce geste, en apparence simple, nous émeut aux larmes.

IMG-20190204-WA0003Le Wat Mahathat

Arrivés tôt dans la vieille ville, nous décidons de parcourir le parc historique à pied. Une longue allée nous mène lentement vers le Wat Mahathat, le temple le plus imposant du site. Le choc est immédiat: nous sommes éblouis par cet ensemble de pierres sur lequel trône toujours en majesté un Bouddha vieux de huit siècles. Entouré d’eau et de fleurs de lotus, il ne dégage que calme et sérénité.Wat_Mahathat_Sukhothai2Érigé par le premier roi de Sukhothaï et restauré par le roi Li Thaï en 1345, l’enceinte comprend un bassin, un chédi (une tour en forme de cloche) dans lequel on dit qu’un cheveu et un os de dos du Bouddha seraient conservés, un bot (une chapelle), huit mondops (reliquaires carrés), dix viharn (salles de prières) et quatre tours de style khmer remarquables.

Le Wat Si Sawaï

Wat Si SawaiAu sud-ouest du Wat Mahathat, on traverse un joli pont en bois qui nous mène au Wat Si Sawaï. Véritable chef-d’oeuvre d’architecture khmère, il s’agissait d’un sanctuaire hindouiste du XIIe siècle dédié au dieu Shiva avant de devenir un lieu de culte bouddhiste. On peut y voir des animaux et des divinités mythiques représentés sur les trois prangs.

Le Wat Sa Si

Wat Sa SiPlus loin au milieu d’un lac artificiel, un autre temple montre la diversité des influences architecturales du royaume. Ici, on observe un chedi d’inspiration cinghalaise ainsi que de jolies pierres en forme de pétales de lotus, typiques de l’art de Sukhothaï.SukhothaiNous continuerons à nous promener encore quelques heures dans ce parc enchanteur. Presque seuls, nous avons le plaisir de découvrir le lieu en toute intimité, bercés par le chant des oiseaux et inondés de lumière par le soleil levant. Sukhothaï, nous garderons en mémoire ta puissance poétique et la douceur de tes habitants. Oui, il se pourrait bien qu’en ton sein, le bonheur ne soit pas très loin…

5 commentaires Ajouter un commentaire

  1. galswind dit :

    Le site a l’air tellement magnifique!
    Tu sais que c’est marrant parce que j’ai découvert la youtubeuse Charlie Danger dernièrement et, même si je suis fan de ses vidéos, elle m’a donné trop envie de me plonger dans l’archéologie et de devenir Sydney Fox ou Indiana Jones. Et je réfléchis même à faire un stage de fouille comme ça pour m’amuser.

    Super article en tout cas, on ressent bien la sérénité du lie, c’est apaisant.

    Aimé par 1 personne

    1. Oh oui, moi aussi je veux faire un stage !!

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