Siem Reap, la solidaire

-« Trente dollars pour payer M’dame » me lance le douanier d’un ton sec.

-« Sorrry ? » suis-je en train de bafouiller, la voix tremblante et le palpitant sur le point de rompre.

-« Trente dollars. Moi parler français un peu » me répond-t-il alors la tête emportée en arrière par l’élan d’un fou rire contagieux.

Mes mâchoires se desserrent instantanément. Je comprends qu’il me demande dans un français, approximatif mais sympathique, de payer mon VISA. Je lâche à mon tour un rire gêné et m’aventure dans une série de compliments bien trop exagérés sur ses compétences linguistiques. Indifférent à mon petit jeu de charme, il me prie d’attendre gentiment sur le côté comme tout le monde. Le dernier des quinze douaniers assis autour de la table en U m’appellera lorsque le VISA sera prêt. La scène est cocasse, digne d’un film policier. Les employés travaillent à la chaîne, se passant entre les mains nos passeports dans un rythme effréné. Une organisation millimétrée. Chacun a sa mission: l’un signe un document, l’autre le tamponne etc. Tous les étrangers restent immobiles dans un silence monacal. Seul le bruit des pages qui se tournent et le son du fameux tampon venant se fracasser sur notre photo d’identité se font entendre. J’ai peur d’avoir commis un impair, de l’avoir vexé ou bien d’en avoir trop fait. Tous les passagers récupèrent leur passeport avec leur joli VISA, sauf moi. Au bout de quelques minutes, j’entends mon prénom mal prononcé résonner dans la salle. J’ai l’impression de passer l’examen le plus effrayant du monde. Je bondis telle une lionne au comptoir et rugis un « oui » magistral comme si je répondais à l’appel le plus important de ma vie. Le douanier me regarde d’un œil louche (peut-être est-ce dû à son strabisme) et je m’empresse de récupérer mon précieux butin. Ça y est, le plus dur est fait. Nous avons passé la frontière entre la Thaïlande et le Cambodge. Pourquoi tant de stress ? Et bien, parce que tout le monde nous avait mis en garde au sujet de ce passage frontière et que pour une raison, qui m’échappe encore, nous avions peur d’y être refoulés. Je ne sais pas vous, mais déjà en temps normal, je suis angoissée dès que je m’approche d’un contrôle douanier. Des gouttes de sueur perlent sur mon visage, j’ai les mains moites et la gorge nouée. Pourtant, je vous le jure, je n’ai jamais rien eu à me reprocher. Mais tout est fait pour que ce soit flippant, non ? Bref, nous sortons sains et saufs de la pièce avec un permis de séjour d’un mois en poche. Notre aventure cambodgienne peut enfin commencer.

20190206_193220

Il est 22 heures et la température extérieure avoisine toujours les 35 degrés. Nous sommes à Siem Reap, à 320 km au Nord-Ouest de Phnom Penh. Pourtant, si nous ne savions pas que nous venions de changer de pays, nous nous serions toujours crus en Thaïlande. L’ambiance de la ville est similaire à ce que l’on avait l’habitude de voir au cours de ce dernier mois: des bâtiments ultra modernes et lumineux jaillissent à chaque coin de rue aux côtés de maisons traditionnelles sur pilotis, des échoppes de nourritures longent les rues principales où s’attablent jusqu’à tard dans la nuit les adultes pour discuter et les enfants pour jouer. Nous grimpons avec nos deux sacs à dos dans un tuk-tuk grincheux, ravis d’assister à ce spectacle de rue animé. A peine installés, le chauffeur, d’humeur bavarde, nous pose tout un tas de questions sur nos origines, nos projets de voyage et ne peut s’empêcher de montrer son enthousiasme lorsque Manel lui annonce qu’il est Portugais : « Ah super, the country of Cristiano Ronaldo ! » (Merci le foot.). Nous nous demandons alors pourquoi la plupart des voyageurs que nous avons croisés en Thaïlande nous disaient que les Cambodgiens étaient froids et distants. Nous sommes arrivés il y a moins de trente minutes dans ce pays et toutes les personnes que nous avons rencontrées jusqu’à présent ont fait preuve d’une grande hospitalité. Pour célébrer cette arrivée triomphante, nous décidons donc de trinquer immédiatement avec une bière locale !

biere cam

Petite bourgade paisible il y a encore quelques décennies, Siem Reap a connu un boom touristique sans précédent ces dernières années avec l’afflux incontrôlable de visiteurs venus du monde entier admirer la mythique Cité d’Angkor. Les anciennes bâtisses de style colonial qui ornaient la ville d’antan ont progressivement laissé leur place à des Guesthouses et des restaurants qui poussent désormais comme des champignons en son centre. De nouveaux bars font également leur apparition chaque année dans la Pub Street qui n’est pas sans rappeler la célèbre Khao San Road à Bangkok. Malgré l’attrait touristique de Siem Reap, un certain charme et une énergie particulière y persistent. Traversée par une rivière de bout en bout, la ville nous offre une nouvelle fois un cadre idyllique pour nos promenades nocturnes juste après nous être régalés dans son marché de nuit.

20190206_150843Mais ce qui a été le plus surprenant à mes yeux dans cette ville est la dimension solidaire qu’elle revêt. Elle fourmille de projets socioculturels et nous manquons de temps pour découvrir toutes les actions que nous souhaitions voir avant notre arrivée. Après notre réflexion sur la tournure que prenait les « Voix Vibrantes » en Thaïlande, nous sommes ravis de retrouver des initiatives inspirantes et portées par et pour des locaux.

Phare, une école de cirque pour les enfants défavorisés

20190210_200739Nous sommes allés voir un spectacle de cirque bien particulier. Les artistes qui se présentent tous les soirs sous ce petit chapiteau sont d’anciens élèves du Phare Ponleu Selpak’s, une école d’art située à Battambang qui accueille des enfants défavorisés pour leur enseigner la musique, le théâtre, le cirque et d’autres activités artistiques et manuelles. Cette dernière fut fondée en 1994 par neuf jeunes cambodgiens qui étaient de retour dans leur ville natale après avoir passé plusieurs années à Site II, le plus grand camp de réfugiés de l’époque créé suite au régime des Khmers rouges près de la frontière thaïlandaise. Dans ce camp d’infortune, ils ont trouvé une aide précieuse auprès de Véronique Decrop, une jeune humanitaire française et professeure de dessin, qui leur a enseigné l’art comme thérapie après le traumatisme qu’ils venaient de vivre. Convaincus par l’efficacité de ces méthodes, ils ont souhaité ouvrir à leur tour une école d’art vertueuse, gratuite et ouverte à tous. Aujourd’hui, ce sont plus de 1200 élèves qui bénéficient chaque année d’un enseignement artistique et culturel de qualité. Nombre d’entre eux sont devenus des artistes professionnels, comme ce fut le cas des membres de la compagnie de cirque de Siem Reap. Nous avons assisté ce soir-là à un spectacle inoubliable, drôle, émouvant, critique et d’une grande beauté. De loin, l’un des moments les plus forts de notre voyage jusqu’à présent.

Jomnan’s Kitchen, un restaurant savoureux et solidaire

20190206_201244.jpg

C’est dans une superbe maison traditionnelle en bois, de style colonial, que nous sommes invités à dîner. Autour de nous, des bibliothèques magnifiques, des peintures somptueuses, des soies et broderies artisanales, des objets de décoration d’un autre temps… tout y est divinement beau. Dans l’assiette, nous retrouvons ce même raffinement avec des plats traditionnels khmers savoureux et délicieux. Nous considérons d’ailleurs toujours qu’il s’agit du meilleur restaurant de notre voyage ! Mais au-delà de sa cuisine, ce restaurant est aussi connu pour ses actions généreuses. Le chef, qui a malheureusement lui aussi connu les camps, a décidé de reverser 10% des bénéfices de son restaurant aux enfants défavorisés de la région. Il n’en fallait pas plus pour nous convaincre de venir dans ce magnifique lieu. C’est également ici, que nous avons fait la rencontre de Tin (« comme Tintin » selon lui). Au service, il nous livre avec émotion une partie de son histoire. Ancien chiffonnier, comme des milliers d’enfants cambodgiens, il a été miraculeusement recueillit par l’association franco-cambodgienne « Pour un Sourire d’Enfant » (PSE). Grâce à leur aide, il a ainsi pu sortir de la décharge, se nourrir, être logé, aller à l’école et être formé au métier de restaurateur. Ses yeux brûlent de reconnaissance envers cette structure bienveillante qui lui a sauvé la vie. D’ailleurs, il en est tellement conscient qu’il est lui-même devenu, une fois adulte, bénévole au sein de l’association. Tous les weekends, il organise des événements pour divertir les enfants et un mois par an, il prend un congé sans solde pour les amener en vacances dans les campagnes du Cambodge. Nous restons silencieux, admiratifs et émus par ce récit de vie. Lorsque je travaillais dans le milieu associatif en France, je m’interrogeais parfois sur la portée véritable de nos actions. Ce soir-là, l’histoire de Tin remplaçait toutes les statistiques. L’impact de PSE sur sa vie n’est même pas discutable. Cette rencontre imprévue reste et restera dans notre esprit pendant longtemps.

La Theam’s House, un lieu de création artistique et de mémoire

20190208_142404Avant de venir au Cambodge, j’avais découvert dans un documentaire un lieu qui m’intriguais: la Theam’s House. Né à Takeo dans le sud du Cambodge, Theam n’avait que neuf ans lorsque le régime des Khmers Rouges s’écroula. Comme de nombreux réfugiés, il quitta son pays anéanti et arriva en France en 1980. Après de brillantes études d’art à l’Ecole Boulle, il décida de retourner dans son pays d’origine et de participer à sa reconstruction. Il créa ainsi une maison où il entreposa une collection d’objets d’art et d’artisanat khmers, la Theam’s House. De nombreuses œuvres y sont mises en valeur: livres, sculptures, peintures ancestrales. On y découvre également ses propres œuvres, belles, tourmentées, qui sont le reflet d’un pays ravagé par la guerre. Nous n’avons pas été autorisés à prendre des photos de la galerie d’art mais invitons tous les visiteurs de Siem Reap à aller y jeter un œil. L’endroit est absolument majestueux. Il l’est d’ailleurs d’autant plus qu’il se situe à l’écart du centre-ville, dans un quartier hors du temps. Nous avions décidé de nous y rendre à pied. Une petite heure de marche nous a menés hors des sentiers battus et nous avions l’impression d’être en pleine campagne: la route asphaltée devenue soudainement terre rouge, des vaches et poules la traversant de toute part. Les habitants avaient l’air très surpris de notre présence, nous étions alors le centre d’attraction du village. Comme nous le découvrirons avec joie plus tard, ce sont surtout les enfants qui se réjouissaient de notre venue. Ils accourraient pour nous saluer, nous taper dans la main et échanger quelques mots d’anglais. On se sentait tellement bien dans ce petit bout du monde, que l’on a décidé de manger dans ce qui semblait être la cantine du coin. Le cuisinier s’est alors mis une pression phénoménale, il nous a servi un plat digne de Top Chef, soigneusement présenté et délivré avec amour. Il nous a même fait cadeau d’une soupe supplémentaire pour nous remercier de notre visite. Ce déjeuner fut une expérience incroyable !

 

Siem Reap, tu nous as ouvert grands les bras dès notre arrivée au Cambodge. Chaque jour, tu nous as offert de tendres sourires, des petits mots doux, des histoires de vie terrifiantes, bouleversantes mais pleines d’espoir, des messages de paix et d’amour. Nous ne pourrons jamais assez te remercier pour cet accueil ni pour les rencontres humaines, belles et inoubliables, que tu nous as permises de faire. Siem Reap l’éternelle, Siem Reap la solidaire, tu resteras à jamais un exemple de bonté pour nous.

2 commentaires Ajouter un commentaire

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s