Phnom Penh, la renaissante

17 avril 1975. Une date qui marquera à jamais la ville de Phnom Penh et le Cambodge tout entier. Ce 17 avril 1975, les Khmers rouges envahissent la capitale et prennent le pouvoir de force. Prétextant un bombardement américain imminent, ils vont procéder à l’évacuation totale de la ville. En moins de deux jours, ce sont plus d’un million et demi d’habitants qui sont poussés à l’exode. Ils doivent se diriger à pied vers les coopératives rurales du nord et de l’ouest du pays dans lesquelles ils devront se mettre directement au travail pour assurer l’autosuffisance alimentaire du « Kampuchéa démocratique » (la nouvelle appellation du pays). Ceux qui résistent ou ne peuvent tout simplement pas se déplacer sont immédiatement tués. Ce qui coûtera la vie à 400 000 personnes. Voilà comment, en seulement 48 heures, Phnom Penh devint une ville fantôme. Celle que l’on surnommait autrefois « la perle de l’Asie du Sud-Est » se retrouve entièrement vidée, pillée et saccagée par les révolutionnaires.

Ce 17 avril 1975, aucun cambodgien ne peut encore se douter que cette journée sanglante marquera la première de quatre longues années de l’un des régimes les plus meurtriers de l’histoire. C’est « l’année zéro », la renaissance de tout un peuple selon la formule de l’Angkar (l’organisation des khmers rouges). De 1975 à 1979, près de deux millions de cambodgiens trouveront la mort. Soit un cambodgien sur quatre. Vous avez bien lu, en l’espace de seulement quatre ans, un cambodgien sur quatre sera tué par les Khmers rouges. Aucune famille cambodgienne ne sera épargnée. Aucune.

Au nom de quoi ? D’une idéologie folle, celle d’un homme – Pol Pot – qui sera partagée par des milliers de révolutionnaires. Admirateur de Marx et de Staline (mais également d’Hitler), Pol Pot a fait ses études en France avant de retourner dans son pays pour y propager sa doctrine (une sorte de communisme agraire) auprès des paysans. Tout juste arrivée au pouvoir, l’Angkar met en place son plan minutieux: évacuer les habitants des villes (considérés comme décadents), envoyer au travail forcé les moines bouddhistes, expulser les minorités, exécuter les membres de l’ancien régime ainsi que tous ceux qui oseraient s’opposer à son projet.

Quatre mois plus tard, le centre d’internement Tuol Sleng, plus connu sous le nom de S-21, est créé. Ancienne école, le charmant bâtiment se transforme soudainement en prison, en lieu de torture et en symbole du massacre commis par le régime. 20 000 personnes y sont envoyées, presque aucune n’en sortira vivante. 196 autres prisons seront ainsi disséminées dans tout le pays.

Lorsque nous entrons, Manel et moi, à Tuol Sleng – qui est devenu, 44 ans plus tard, le musée du Crime génocidaire – nous découvrons la définition de l’horreur. Véritable lieu de purge pour les « opposants » présumés du régime, S-21 a été le centre d’internement de milliers d’individus torturés jusqu’à leur mort. La façade de l’école est restée intacte depuis la fin du génocide. Les grillages qui la recouvraient entièrement pour éviter que les prisonniers ne s’échappent ou qu’ils ne se suicident, sont toujours là, sous nos yeux. Chacune des pièces de l’immeuble est restée identique. Des lits rouillés sur lesquels les hommes et les femmes étaient torturés, violées, trônent toujours au milieu des salles de classe, en dessous desquels l’on peut apercevoir des traces de sang brunies par le temps sur le sol mille fois lavé, et entourés d’autres instruments utilisés par les tortionnaires pour que leurs ennemis passent aux aveux.

On entend le chant des oiseaux dans la cour qui dénote avec le spectacle terrifiant auquel on assiste. L’audioguide nous invite à poursuivre la visite de ce lieu de mémoire, à découvrir les panneaux photographiques affichés dans une grande salle blanche. Des visages, uniquement des visages. Ceux de cambodgiennes et de cambodgiens. Ceux qui ont été incarcérés à Tuol Sleng au cours de ces quatre années et qui y ont été massacrés. Des visages émaciés, marqués par la douleur mais aussi par une certaine lucidité. Savaient-ils qu’il s’agissait de leur dernière photographie, de leur dernier signe de vie ? L’audioguide nous demande alors de regarder chacun de ces visages, un à un. Je suis frappée par l’âge des prisonniers. Ce sont de jeunes adultes pour la plupart. Qui étaient-ils ? Difficile à dire. Certains d’entre eux étaient des intellectuels (ennemis jurés du régime), des « traîtres » de l’Angkar, mais pour la majorité d’entre eux, simplement des personnes arrêtées sans aucune raison et dont on attendait en retour de faux aveux. Il faut s’imaginer qu’en ce temps, le simple fait de porter des lunettes, de parler une langue étrangère ou d’avoir les mains saines pouvait être une cause d’emprisonnement. Et puis, il y aussi ces clichés affreux, insoutenables d’hommes et de femmes nu(e)s se vidant de leur sang à terre. Des « photos-preuves » que prenaient les Khmers rouges pour montrer que les ennemis du peuple avaient bien été « détruits » selon leur terminologie. Les tortionnaires, quant à eux, ont aussi droit à leur portrait dressé dans un coin d’une salle. Des adolescents également, parfois même des enfants. Car il est toujours plus facile d’embrigader des êtres vulnérables dans la folie que des adultes.

La visite durera trois heures. Je ne peux même pas retranscrire tout ce que j’y ai vu, entendu et ressenti. Je n’en suis toujours pas capable. De l’effroi, peut-être. Une tristesse infinie, sûrement. Nous ressortons du musée sans être en mesure de prononcer un seul mot, avec les visages de ces innombrables victimes en tête.

Mais la tragédie ne s’arrête pas ici. Elle se prolonge un peu plus loin dans le camp d’extermination de Choeung Ek, plus connu sous le nom de « Killing Fields ». Rendu célèbre par le film La Déchirure, ce camp de la mort était la dernière destination des prisonniers qui y étaient acheminés depuis Tuol Sleng. Ici, les armes à feu n’étaient pas utilisées. Les munitions coûtaient trop chères. On achevait les prisonniers à coups de crosse, de barre de fer, à la machette, tout ce qui pouvait faire l’affaire. Quant aux bébés, il y avait un rituel bien particulier. Les Khmers rouges les jetaient contre le tronc d’un arbre pour leur fracasser le crâne devant leurs mères implorantes. Pourquoi tuaient-ils des bébés ? Et bien, parce qu’ils craignaient la vengeance et qu’ils considéraient qu’ « il ne suffit pas d’arracher les mauvaises herbes, il faut s’attaquer à leurs racines ». 129 fosses communes ont ainsi été dénombrées sur cet emplacement. Les ossements de 9000 personnes ont pu y être retrouvées. Mais tous les mois, le personnel du lieu continue de ramasser d’autres fragments osseux qui ressortent encore aujourd’hui du sol, accompagnés d’habits en lambeaux. Comme si la terre continuait de relâcher leurs âmes. 160 corps de Khmers rouges, probablement considérés comme des traîtres du régime, y ont également été retrouvés sans tête.

En fin de parcours, un Stûpa invite finalement au recueillement. Érigé en 1988, ce mémorial expose des centaines de crânes de victimes en leur hommage. Ici, la mort n’est pas dissimulée. Au contraire, elle est mise en vitrine pour que l’on se souvienne, que l’on n’oublie jamais les crimes perpétrés par les Khmers rouges et qu’ils ne se reproduisent plus nulle part.

Comment ressortir de ce chemin de mémoire indemnes ? Comment les cambodgiens peuvent-ils vivre après cela ? Lorsque nous marchons dans les rues de Phnom Penh, tout nous semble si différent après cette journée. Je ne peux plus regarder un seul cambodgien de la même manière. Je me demande quelle est son histoire. Peut-être a t-il perdu un membre de sa famille ? Sa mère, un oncle, un enfant ? Ou bien, peut-être a-t-il participé de force ou de gré au massacre. Car aujourd’hui au Cambodge, 44 ans après la fin du génocide, le jugement des Khmers rouges n’a toujours pas eu lieu (mise à part pour les principaux dirigeants). Si bien, que le premier ministre actuel du pays est lui-même… un ancien Khmer rouge. Cela me semble tellement surréaliste. Je suis face à un peuple qui a su renaître de ses cendres, face à une ville qui a retrouvé ses habitants, et avec une énergie incroyable. J’éprouve un immense sentiment de tendresse et d’admiration pour ce peuple résilient.

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Ce soir sur le quai de Sisowath, nous observons silencieusement les moines prier dans le temple, les hommes vendre des fruits frais, les femmes se lire les lignes de la main entre elles, les enfants jouer, se courir après, rire aux éclats pendant que le soleil se couche délicatement sur la ville. Phnom Penh, tu es une ode à la vie. Phnom Penh, la renaissante, la battante, la courageuse, je te souhaite de tout mon être de poursuivre ton chemin en paix. Avec tout mon amour.

3 commentaires Ajouter un commentaire

  1. galswind dit :

    Un léger goût de cendre dans la bouche en lisant cet article de bon matin. On connaît peu de choses sur les horreurs du régime Khmer rouge en France. Et pourtant combien de Sino-cambodgiens ont émigré ici pendant ces années noires. Une de mes amies me disait que son père ne voulait jamais lui parler du Cambodge et de ce qu’il y avait vécu. On comprend pourquoi. Mais comment une telle situation peut – elle voir le jour si vite? J’en ai des frissons d’horreur.

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