4000 îles, les contrastées

Je me penche délicatement contre la rambarde pour mieux observer les chutes d’eau de la cascade Li Phi venir se fracasser contre la roche. Le courant est rapide, il emporte tout sur son passage. L’eau est transparente et limpide. La vue de ce charmant ponton en bois est incroyablement belle et paisible. Des buffles et des veaux prennent leur bain ensemble et mâchent en cadence l’herbe verte qui traîne sous leurs pattes. Un petit moulin tournoie à toute allure aidé par le vent frais du matin. Nous nous trouvons en toute quiétude dans ce petit coin de nature que les Lao surnomment pourtant « le gouffre aux mauvais esprits ». Animistes et superstitieux, les habitants de l’île sont persuadés que la célèbre cascade captent les âmes les plus néfastes et ils ne se risquent jamais à une petite baignade dans ces eaux maudites. Je regarde ces dernières attentivement en pensant à ce mythe, me demandant si des esprits se rient de nous en ce moment-même. Pauvres touristes que nous sommes, étrangement épris de ce lieu et attachés à nos téléphones portables comme à nos vies pour tenter de prendre notre meilleur selfie devant la terrible mais somptueuse Li Phi.

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Nous venons de traverser la frontière cambodgienne en y laissant quelques billets. Ici, la corruption fait des ravages et, malgré nos adorables frimousses, nous n’y échappons pas. Inutile de discuter avec les douaniers, ils sont coriaces lorsqu’il s’agit de gagner des dollars sans avoir à bouger le petit doigt. Avec deux autres couples de français-voyageurs que nous venons de rencontrer et qui ont eux aussi allégé leur porte-monnaie, nous grimpons finalement dans une pirogue en direction du district de Siphandone: les 4000 îles. Dotée du nom le plus paradisiaque qui puisse exister en ce bas monde, cette région du sud du Laos regroupe des myriades d’îles qui défilent sous nos yeux enchantés. Seules trois d’elles sont toutefois accessibles aux touristes: Don Det (la plus visitée), Don Khône (reliée à la précédente par un pont et qui regroupe les principaux sites d’intérêts dont la cascade de Li Phi) et Don Khong (la plus sauvage et la plus isolée). Nous décidons, par facilité, de séjourner quelques jours à Don Det et de rejoindre Don Khône une journée.

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Prisée des voyageurs, Don Det concentre un nombre foisonnant de bungalows sur ses côtes. Les touristes s’y pressent pour se prélasser dans un confortable hamac au bord du Mékong avec un jus de fruit frais à la main. Tout y est facile et fait pour que l’on se sente bien et relaxé. Les amoureux de la nature ne manqueront pas d’activités en plein air: des visites à vélo ou en kayak sont organisées chaque jour. Comme à Kratie, la région abrite des dauphins d’eau douce – les dauphins d’Irrawaddy – que l’on peut apercevoir lorsque le soleil se couche. C’est un lieu qui appelle à la détente et nombreux sont ceux qui restent pris au piège quelques jours ou quelques semaines dans les jolis filets de cette île.

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Venant tout juste de poser nos sacs à dos sur le sol Lao, nous ne sommes pas vraiment en phase avec l’état d’esprit prédominant sur l’île de la farniente la plus totale. Nous désirons rencontrer des locaux et découvrir leur culture. Malheureusement, Don Det ne nous facilite pas la tâche et nous devrons nous armer de patience pour étancher notre soif de curiosité. L’île semble être divisée en deux parties: l’une réservée aux touristes et l’autre réservée aux habitants. Et cette scission géographique se ressent fortement dans nos rapports avec les Lao. Nous sentant parfois de trop, nous avons bien pu constater que ces derniers ne nous accueillaient le plus souvent pas à bras ouverts.

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Arides pendant la saison sèche, les terres qu’ils labourent sont d’une couleur ocre éclatante. Des vaches, des poules, des chiens et tout un tas d’autres animaux la foulent chaque jour pendant que les hommes et les femmes s’affairent. Cette partie de l’île est un mystère et une joie pour nous autres visiteurs. Nous enfourchons tous les matins nos vélos rouillés pour aller voir d’un peu plus près les paysans travailler, les enfants jouer à l’école dans leur beau uniforme bleu, les femmes laver leur chevelure noire dans la rivière, les pêcheurs remonter leur marchandise avec agilité, et nous nous laissons envelopper par la beauté brute de cette nature environnante.

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Lorsque nous ne pédalons pas, nous passons de nombreuses heures à discuter avec d’autres voyageurs. Car voyager c’est aussi faire des rencontres. Et parfois on rencontre des personnes avec lesquelles on aurait sûrement jamais discuté dans un autre contexte. Le voyage fait tomber les barrières et ouvre le champ des possibles. Nous faisons ainsi la connaissance de personnes aux parcours alternatifs à la recherche eux-aussi d’un modèle différent: un couple d’ingénieurs-agronomes bretons, baroudeurs depuis 2 ans, qui ont travaillé dans des fermes bio au Costa Rica et en Nouvelle-Zélande, et qui rêvent désormais de créer leur oasis dans le sud de la France; un autre couple de voyageurs composé d’une infirmière dépitée par les conditions de travail de sa profession et de son compagnon intérimaire qui refuse de se voir enfermer dans le « système », travaillant de saison en saison là où il peut. Ils ont notre âge et une façon de pensée similaire. Nous sommes la génération cobaye: celle d’un entre deux, celle qui ne trouve pas sa place, qui refuse le modèle imposé mais qui peine à en trouver un nouveau, celle qui est en quête de sens. Un brin anti-capitaliste, excessive parfois, citoyenne et solidaire toujours. Nous croisons nos parcours, discutons de nos similitudes et de nos points de divergence. Nous parlerons jusqu’à tard dans la nuit de nos vies utopiques, des gilets jaunes, des insoumis, de la politique, de nos voyages, de nos désillusions et de nos espoirs. Nous ne serons pas toujours d’accord sur les moyens mais nous partageons le même désir de changer « les choses », de casser un système établi. Le lendemain nous croiserons cette fois-ci la route d’un routard installé en Ardèche depuis trente ans. Il nous parle lui-aussi de ses voyages fous, de ses rêves, de son mode de vie loin de la ville et de ses exubérances. Là encore on se sent comme les bébés de cette révolution avortée. Nous repartirons sur notre route laotienne avec la tête pleine de ces réflexions nourrissantes et l’envie de nous investir véritablement à notre retour en France. Serait-ce l’eau trouble de Li Phi qui nous éclaircit les idées ?

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Don Det, nous avons aimé ton côté sauvage et mystérieux, ta douceur de vivre, tes étranges cascades, la couleur verte de tes herbes, la couleur jaune de tes branches, la débrouillardise de tes enfants, l’engagement de tes visiteurs. Nous te quittons avec l’esprit plus vif pour nous diriger un peu plus vers le Nord du Laos. Merci pour ton éclaircissement contrasté.

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