Vientiane, l’étonnante

« – Je peux vous aider ? Vous cherchez quelque chose ? »

J’abaisse mon plan de la ville que j’avais ouvert quelques minutes plus tôt pour retrouver le plus grand temple de Vientiane. La douce voix qui vient de nous interroger se trouve derrière moi. Je découvre alors une femme lao d’une soixantaine d’années postée bien droite sur ses talons hauts, me fixant fièrement avec ses bigoudis multicolores encore accrochés à ses cheveux noirs. Il me faudra quelques secondes avant de réaliser qu’elle vient de nous parler dans un français impeccable et sans une once d’accent. Impatiente, notre élégante interlocutrice nous reposera une seconde fois sa question avec un sourire moqueur, puis nous invitera à entrer dans sa boutique. A cet instant précis, nous ne savons pas encore que nous passerons près d’une heure en sa compagnie et qu’elle nous fera l’honneur de nous confier une partie terrifiante de l’histoire de son pays ainsi que de sa vie.

C’est ainsi qu’après seulement une heure passée dans la capitale laotienne, nous nous retrouvons – par le plus grand des hasards – assis sur deux chaises bancales dans le magasin d’une femme à bigoudis parlant parfaitement le français. Petite et frêle, notre charmante inconnue nous explique qu’elle a vécût plus de quarante ans en région parisienne à travailler d’arrache-pied dans le marché de Rungis. Fraîchement retraitée, elle a décidé de léguer son juteux business à son fils aîné et de retourner « au pays » pour y vendre des produits de luxe français à une clientèle locale aisée. « Ce n’est pas aussi facile qu’en France ici mais je me fais beaucoup d’argent » argue-t-elle. De l’argent, elle nous en parlera longuement et à plusieurs reprises. Car il faut dire que cette femme possède un certain orgueil et ne cache pas sa réussite. Elle qui a vécût l’enfer dans sa jeunesse veut montrer au reste du monde qu’elle a finit par « faire quelque chose de sa vie ».

Fille d’un aviateur japonais et d’une mère vietnamienne, notre conteuse est née au Laos dans une famille de classe moyenne. Victime de la guerre, comme des millions de personnes dans cette région à l’époque, elle est obligée de fuir avec sa sœur aînée dans un camp de réfugiés en Thaïlande alors qu’elle n’a même pas quinze ans. Elle y passera onze mois avant de rejoindre la France. « Je dois m’estimer chanceuse. Onze mois, ce n’est rien. Certains y ont passé onze ans, vous vous rendez compte ? Et, grâce à Dieu, nous n’avons pas été violées. Ni ma sœur ni moi. Grâce à Dieu, nous n’avons pas été violées ! ». Les mots s’enchaînent les uns après les autres comme s’ils étaient pressés de sortir de la bouche et du cœur de notre interlocutrice. Elle a les yeux fixes, emplis de larmes et les mains agitées. Elles font de grands gestes dans les airs pour nous mimer les scènes d’horreur décrites. Nous restons silencieux, stupéfaits par ce récit. Parfois, notre inconnue s’arrête comme pour reprendre le fil de ses pensées ou pour digérer ce qu’elle vient d’évacuer.

Nous la quitterons avec ses lourdes confidences sur nos épaules et en ne sachant toujours pas où se trouve le temple que nous cherchions une heure plus tôt. Mais nous repartirons avec un témoignage de l’histoire bien plus précieux. De ceux qui vous marquent à jamais au fer rouge.

Maison coloniale Laos Vientiane

Vientiane, la Frenchie

Capitale du protectorat français du Laos depuis 1899, Vientiane a conservé quelques maisons et monuments de style colonial en plus ou moins bon état mais qui ravivent nos yeux de touristes. Parmi eux, on ne peut pas ne pas citer le Patuxai : l’Arc de Triomphe lao. La ressemblance est là, non ?

Vientiane Laos

C’est donc avec un certain étonnement que nous découvrons la capitale du Laos alors qu’elle nous a trop souvent été décrite comme « banale » ou « sans grand intérêt » par les voyageurs que nous avons croisés. Décidément, nous ne faisons jamais rien comme les autres. La ville nous charme par son petit air frenchie et nous nous baladons toute la journée dans ses petites ruelles où abondent de jolies boutiques artisanales et de somptueuses villas. C’est également ici que nous succombons à la tentation en dévorant de délicieuses viennoiseries françaises.

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Le soir venu, nous nous rendons au marché où se réunissent des centaines de locaux pour faire du shopping, du sport ou pour manger entre amis autour d’un barbecue. La ville est animée et une belle énergie s’en échappe. Nous sommes conquis par l’ambiance de la capitale et regrettons presque de n’avoir prévu d’y rester que trois jours.

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Chère Vientiane, nous étions initialement venus te voir pour faire notre Visa vietnamien. Nous avons été finalement étonnés par ton dynamisme et ta bonne humeur communicative. Nous nous souviendrons de ton allure française, de l’odeur envoûtante de tes croissants, du puissant témoignage de notre inconnue à bigoudis et de ton temple jamais retrouvé. Nous repartons avec l’envie de montrer ta beauté méconnue et espérons te revoir prochainement.

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